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Présentation par Bernard d’Espagnat du livre « Notre existence a-t-elle un sens ? » à l’ Académie des sciences morales et politiques.
Notre existence a-t-elle un sens ?
Une enquête scientifique et philosophique.

Jean Staune,
Paris, Presses de la Renaissance, 2007, 532 pages.

Ouvrage déposé par Bernard d'Espagnat lors de la séance du lundi 25 juin 2007.




Bernard d'Espagnat est physicien. Professeur honoraire à l’Université Paris XI. Membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques.

Ce texte est également disponible sur le site de l’ Académie des sciences morales et politiques http://www.asmp.fr/sommaire.htm

Notre science est fertile en découvertes, mais la plupart sont affaire de spécialistes. Ne serait-elle intéressante que pour les personnes à tournure d'esprit plus ou moins scientiste, ne rêvant que structures de molécules ou interactions entre quarks ? Sans trop se risquer à le dire beaucoup de non-scientifiques, aujourd'hui, le pensent, et pour eux ce livre sera, je le crois, une révélation.

Car Jean Staune a compris qu'à l'heure actuelle les découvertes véritablement significatives ne sont pas celles qui intéressent le plus les scientistes et font parfois la une des journaux. Bien au contraire il a su voir et faire voir que des découvertes scientifiques récentes remettent gravement en question tout le jeu d'idées pseudo évidentes qui durant des siècles a nourri une certaine illusion scientiste et qui, par voie d'osmose a, petit à petit, passablement rétréci l'horizon de pensée de Monsieur Tout-le-Monde. Et cela, manifestement, est philosophiquement et sociologiquement intéressant.

Pour l'établir il fallait parcourir la science dans son ensemble. C'est pourquoi le livre se divise en quatre principaux chapitres, consacrés respectivement à la physique, l'astrophysique, la neurologie et la théorie de l'évolution. En physique, après avoir rappelé la dualité onde-corpuscule et les problèmes conceptuels — connus mais bien réels — qu'elle soulève (dont le célèbre indéterminisme quantique) il explique ce que sont le théorème de Bell et les expériences d'Aspect, lesquels, pris ensemble, nous obligent à renoncer à tout réalisme local, et en particulier — mais oui ! — à l'atomisme philosophique.

Le tout, note-t- il, plaide en faveur de l'idée que la physique nous décrit non pas le réel ultime, le réel en soi, mais seulement les apparences valables pour tous. Ce qui n'empêche aucunement la théorie correspondante d'avoir des applications étonnantes telle la construction d'une cryptographie inviolable. En astrophysique de même, après avoir rappelé l'essentiel des données actuelles Staune analyse l'une des notions aujourd'hui les plus discutées, celle du principe anthropique, et conclut que l'existence d'un principe créateur — ou d'un programme, si l'on préfère — est vraisemblable à moins que n'existe une infinité d'univers.

En ce qui concerne la théorie de l'évolution, après avoir rappelé que l'évolution est un fait et le darwinisme une pure et simple théorie (honte à qui confond l'un et l'autre !) il donne de la situation une analyse approfondie qui m'a parue très objective, et conclut prudemment que sur la validité du néo-darwinisme il est, actuellement, encore difficile de se prononcer.

En neurologie, enfin, il montre, sur la base de données récentes, que le dualisme « redevient une hypothèse acceptable ». Je tiens à souligner que dans chacun de ces quatre domaines l'auteur s'appuie sur une documentation très abondante et très à jour, qu'il analyse avec une grande pénétration. Naturellement, il ne lui incombait, en aucun d'eux, de se livrer à un exposé exhaustif des très nombreuses découvertes qui y furent récemment faites, la plupart étant neutres relativement au problème qui l'intéresse, celui du sens de l'existence. Mais de celles susceptibles d'y jouer un rôle il tient, dans le livre, objectivement compte, qu'elles soient ou non favorables à l'idée qu'il défend. Et, de fait le tri que son approche de la science le conduit ainsi à effectuer se trouve présenter un avantage, en quelque sorte additionnel.

Celui d'offrir à « l'honnête homme » d'aujourd'hui, qu'il soit ou non soucieux de la « question du sens », une description claire et précise — débarrassée d'une foison de données adventices et centrée par là-même sur l'essentiel — de la manière dont s'organisent, dans les quatre domaines en question, nos connaissances fondamentales.

Dans un chapitre de conclusion Jean Staune émet l'idée qu'en science un nouveau paradigme est en train de s'imposer, qui peu à peu, sous la pression des faits observés, remplacera le paradigme original, lequel remonte au mécanicisme cartésien et newtonien.

Ce nouveau paradigme, il donne de bonnes raisons de le concevoir dans la ligne du platonisme, au sens du mythe de la caverne : il y a une réalité fondamentale, unitaire et harmonieuse, dont les phénomènes que nous étudions ne sont que les « ombres ».

Les philosophes trouveront là, je crois, matière à réflexion. En effet beaucoup, aujourd'hui semblent voir dans l'avènement de la notion « d'un monde de forces et de chocs » (Luc Ferry, Kant) — avènement suscité, notent- ils, par la science moderne en remplacement de l'idée antique de cosmos — quelque chose de définitif, que la philosophie devrait impérativement prendre en compte en tant que donnée de départ.

Or justement, ce que montre clairement le livre de Staune c'est que, à cet égard, certaines découvertes récentes ont tout changé, et que maintenant considérer, par exemple, le monde comme étant fondamentalement une collection d'objets très simples soumis à des forces et s'entrechoquant — ou comme étant quoi que ce soit de similaire — est devenu anti-scientifique.

Un changement de perspective qui, naturellement, légitime à nouveau des conjectures autrefois tenue pour irrecevables mais n'implique de façon nécessaire ni, bien sûr, un retour au cosmos antique ni même une conversion au religieux traditionnel. De fait, dans une section intitulée « Et Dieu dans tout ça » Jean Staune énumère avec beaucoup de lucidité sept postulats que l'on doit faire l'un après l'autre si l'on désire identifier l'ultime réalité dont il vient d'être question à un Dieu personnel sensible à nos prières.

Il me faut enfin préciser que Jean Staune a magnifiquement réussi à faire connaître toutes ces données et à développer ses arguments en un langage simple, clair, direct, amusant même à l'occasion, qui rend la lecture de ce gros livre aussi aisée que captivante et contribue à sa manière à en faire un ouvrage, à mon avis, exceptionnel.