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André Comte-Sponville - Jean Staune : la science va-t-elle réfuter l'athéisme
? le Figaro - Page débat - 02/06/2007
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D'un côté, le très médiatique André Comte-Sponville : philosophe reconnu, son
dernier ouvrage (« L'Esprit de l'athéisme, introduction
à une spiritualité sans Dieu » chez Albin Michel) expose
un matérialisme hérité des grandes sagesses grecques.
Face à lui, l'idéalisme : Jean Staune, esprit « ondoyant
et divers ». Le fondateur de l'Université interdisciplinaire
de Paris, mathématicien, paléontologue, diplômé de sciences
politiques et épris de philosophie des sciences vient
de publier « Notre existence a-t-elle un sens ? » (Presses
de la Renaissance), volumineux essai résultant de dix-neuf
années de recherches. Débat croisé |
LE FIGARO. - Vous avez beaucoup travaillé,
l'un et l'autre, sur la question du matérialisme,
enjeu d'un débat qui fait rage dans la
communauté des philosophes occidentaux.
André Comte-Sponville, vous êtes un matérialiste.
Pourquoi ?
André COMTE-SPONVILLE. - Distinguons
d'abord les deux sens de ce concept.
Le matérialiste, au sens trivial, c'est
celui qui n'a pas d'idéaux, qui ne
vit que pour les plaisirs corporels.
Au sens
philosophique, il en va tout autrement
! Le matérialisme est d'abord une position
métaphysique : c'est penser que tout
est matière ou produit de la matière.
Attention, je ne parle pas du concept
scientifique de matière, qui ne cesse
d'évoluer, mais de la catégorie philosophique,
qui appelle « matière » tout ce qui
existe indépendamment de l'esprit.
La vraie
question est de savoir ce qui est premier
: est-ce l'esprit qui crée la matière,
ou la matière (qu'elle soit énergie,
ondes ou corpuscules) qui produit l'esprit
? L'idéalisme défend la première position
; le matérialisme, la seconde, ce qui
revient à nier l'existence d'un dieu
créateur et d'une âme immatérielle.
Pour le matérialisme, ce n'est pas
un esprit
qui a créé le monde ; c'est la nature
incréée qui finit par engendrer la
pensée dans le cerveau humain. Je ne
suis donc qu'un corps, ce qui exclut que je puisse lui survivre : être matérialiste,
c'est aussi penser qu'il n'y a pas
de vie après la mort. Voici résumées
les
composantes majeures du matérialisme,
depuis Démocrite et Épicure jusqu'à
aujourd'hui.
Cela débouche sur ce que j'appelle
dans mon livre un humanisme de la miséricorde.
Autant, comme copie de Dieu - puisqu'il est censé nous avoir créé à son image
-, nous sommes lamentables (cela ferait douter de l'original !), autant, comme
cousins du chimpanzé - avec lequel nous avons 98 % de gènes communs -, nous
sommes
exceptionnels ! Il ne s'agit pas d'admirer l'homme, encore moins de le haïr
! Il s'agit de pardonner à l'humanité
de n'être d'abord qu'une espèce animale,
tout en nous félicitant que cette dernière ait produit les sciences et les
arts,
la démocratie et la sécurité sociale, la mécanique quantique et la philosophie,
la gastronomie et l'érotisme. Or, ce matérialisme, quoique vous en disiez,
cher Jean Staune, n'est en rien bouleversé
par les évolutions scientifiques !
Qu'il
n'y ait presque rien de commun entre l'atomisme épicurien (qui était une philosophie,
pas une science) et la physique contemporaine (qui est une science, pas une
philosophie), je vous l'accorde évidemment.
Mais cela n'empêche pas que l'épicurisme continue philosophiquement de nous éclairer. La métaphysique
n'est guère soumise aux aléas de la physique !
Jean STAUNE. - Les philosophes actuels n'ont pas suffisamment intégré l'extraordinaire
changement de vision du monde consécutif aux nouvelles connaissances scientifiques,
et notamment à la mécanique quantique. Ces dernières fragilisent au moins deux
des piliers du matérialisme que vous avez mentionnés : l'idée, d'une part,
que la matière existerait objectivement par elle-même (c'est-à-dire,– justement,
que « l'existence précéderait l'essence ») ; et, d'autre part, la certitude
que
la conscience humaine serait réductible à la seule production d'un organe cognitif.
Depuis près de soixante-dix ans, avec l'avènement de la mécanique quantique,
nous savons que le premier postulat n'a plus de raison d'être. Les caractéristiques
des particules élémentaires ne sont pas invariantes mais dépendent de la façon
dont les observe. Cela récuse l'idée d'une objectivité intrinsèque de la matière.
Par ailleurs, il y a aujourd'hui autant de théories de la conscience qu'il
y a de neuroscientifiques, et aucune ne paraît devoir s'imposer. De plus, de
récentes et multiples expériences ont déstabilisé la certitude
que la conscience serait le produit du cerveau. Voilà donc pourquoi je pense
que le matérialisme est extrêmement affaibli par les progrès scientifiques.
A. C.-S. - Vous avez écrit 500 pages pour enfoncer une porte ouverte : montrer
que la croyance en Dieu est toujours possible. Mais qui le nie ? Vous ne verrez
aucun philosophe sérieux affirmer qu'il est impossible de croire en Dieu !
D'un point de vue logique et métaphysique, chacun sait depuis longtemps - lisez
Kant
ou Hume, Pascal ou Montaigne - que la croyance en Dieu est possible, que nous
ne pouvons prouver ni son existence ni son inexistence ! La foi relève moins
du jeu de l'argumentation, et encore moins de l'histoire des sciences, que
de l'évolution des mentalités. Pour savoir si un scientifique est matérialiste
ou
idéaliste, ce n'est pas à la porte de son laboratoire que je l'interrogerais,
mais à la porte du cimetière. La vraie question est là : lors de la perte d'un
être cher, pense–-t-il qu'il va le retrouver ou pas ? Par ailleurs, vous confondez
la connaissance du réel avec le réel lui-même. Vous écrivez que ce que l'on
nomme « matière » se résume à un jeu d'équations. Mais essayez donc de remplir
le réservoir de votre voiture avec des équations, elle n'avancera pas ! Que
la connaissance de la matière soit abstraite, comme toute science, cela ne
veut
pas dire que la matière soit une abstraction ! Que la connaissance du Soleil
prenne la forme d'équations, cela ne signifie nullement que ce sont des équations
qui font pousser les arbres ou donnent des coups de soleil !
J. S. - Je rappelle tout d'abord que l'on sait aujourd'hui avec une précision
incroyable - et c'est une révolution épistémologique - pourquoi on ne saura
jamais certaines choses. Par exemple, on sait parfaitement pourquoi on ne connaîtra
jamais la position et la vitesse d'une particule au même moment. Je n'en déduis
nullement l'existence d'un Dieu trônant au milieu de ses saints. Je me demande
simplement si notre Univers existe par lui-même, s'il est sa propre cause ou
non. Ce que je veux montrer, c'est que si l'on poursuit cette démarche, on
se
rend compte effectivement que dans tous les grands domaines scientifiques (la
physique, les mathématiques, l'astrophysique, la biologie, la neurologie),
il s'est produit, à des degrés divers, des révolutions comparables à celle
induite
par les découvertes de Copernic. Il y a cinq siècles, nos semblables étaient
persuadés de vivre dans une sphère de 20 000 km de diamètre, que les étoiles
représentaient des pointes sur une sphère de cristal et que le Soleil n'était
qu'un petit nuage lumineux tournant autour de nous. Grâce à Copernic, nous
avons progressivement découvert que le Soleil mesure 1,4 million de kilomètres
de diamètre,
qu'il en existe des centaines de milliards dans notre galaxie, et, qui plus
est, dans des milliers de galaxies. Cette nouvelle vision du monde a « impacté
» la
société de façon gigantesque aux plans économique, social et politique, même
s'il est vrai que ce processus a duré plusieurs siècles. Permettre au public
du XXIe siècle de prendre conscience qu'une autre révolution est en cours,
ce que mon livre rend possible, ce n'est pas enfoncer une porte ouverte !
A. C.-S. - Cela ne change pas grand-chose concernant l'existence ou l'inexistence
de Dieu...
J. S. - Mais la physique quantique ne prouve en rien l'existence de Dieu. Elle
élargit le « champ des possibles ». La physique démontre l'existence d'un niveau
de réalité dont on ne peut rien préjuger. Rien de cet autre niveau de réalité
ne nous amène à l'idée qu'il existe un Dieu plein d'amour pour nous. Mais l'existence
de cet autre niveau de réalité, avec lequel l'homme peut sans doute être en
contact, rappelle les intuitions majeures de toutes les grandes religions -
y compris
les religions sans dieu comme le bouddhisme ou le taoïsme - fondées sur deux
principes : l'existence, précisément, d'un autre niveau de réalité et la possibilité
d'un lien entre l'esprit humain et cette autre instance. Ces principes deviennent
beaucoup plus crédibles qu'ils ne l'étaient avant les découvertes de la mécanique
quantique, mais aussi de l'astrophysique et de la neurologie, et, cela, c'est
réellement nouveau. Or, vous affirmez, André Comte-Sponville, que « toutes
les religions sont immanentes, qu'elles procèdent de nous ». Qu'en savez-vous ? Dans un monde « ouvert », on ne peut pas faire une telle
affirmation a priori, pas plus qu'il n'est permis de s'appuyer sur votre théorie
du primat de la matière qui constitue pour vous la « réalité ». Contrairement
à ce que vous dites, il semble bien que ce ne soit pas seulement la connaissance
que nous avons des fondements de la réalité mais ces fondements eux-mêmes qui
sont plus proches d'une équation que d'une chose. Si cela est vrai, et si,
en plus, notre monde n'est pas « autosuffisant », ne peut exister par lui-même,
et qu'il faut, pour l'expliquer, un autre niveau de réalité auquel l'esprit
humain
serait relié, cela déstabilise fortement le matérialisme sous sa forme classique.
Naturellement, je ne présume aucunement de la nature de cet autre niveau de
réalité. Je ne dis pas qu'il est habité par un Dieu bon, accessible à nos prières
et soucieux
de notre bonheur. Mais ce concept n'est plus a priori absurde.
A. C.-S. - Les philosophes ont toujours su que la croyance en Dieu et en une
vie après la mort était « non absurde a priori », pour reprendre votre expression,
et que le matérialisme et l'athéisme ne l'étaient pas davantage. C'est une question
métaphysique et non pas scientifique ! Dès lors, quand je dis que la religion
est immanente, ce n'est pas un postulat mais une thèse : c'est ma position, pas
une évidence ou une nécessité ! Vous ne mesurez pas la différence entre ce qui
est démontrable ou falsifiable, qui relève de la science, et ce qui ne l'est
pas, qui relève de la métaphysique. De deux choses l'une : soit l'on s'en tient
à une lecture faible de votre texte, qui montre que la croyance en Dieu est «
non absurde a priori », auquel cas vous enfoncez une porte ouverte ; soit vous
prétendez que la croyance en Dieu est bien d'avantage probable aujourd'hui qu'au
XIXe siècle, auquel cas vous passez de l'histoire des sciences à une position
métaphysique, et c'est ce passage-là qui me paraît indu.
J. S. - Vous ne pouvez pas nier qu'aujourd'hui encore certains de vos collègues
affirment que la Science a tué Dieu ! Ma démarche repose sur la philosophie des
sciences. L'essentiel des grands physiciens contemporains s'accorde à penser
qu'il n'existe aucun moyen satisfaisant de décrire les processus atomiques fondamentaux
de la nature en termes d'espace, de temps et de causalité. Tout ce que nous savons
de la nature nous amène à concevoir ses fondements comme étant hors du temps
et de l'espace mais engendrant des événements qui sont situés dans le temps et
dans l'espace. Je n'affirme rien d'autre que cela, mais les implications de ce
changement de paradigme sont gigantesques.
Vous semblez dire, Jean Staune, que l'on ne peut plus penser la philosophie sans
le support des sciences. Qu'en pensez-vous André Comte-Sponville ?
A. C.-S. - Que c'est une platitude ou une erreur ! Il va de soi que nous ne pouvons
plus épouser la cosmologie d'Aristote ou d'Épicure. Il n'en reste pas moins qu'en
matière de philosophie, d'éthique et de métaphysique, Aristote et Épicure demeurent
infiniment plus éclairants que mon ami Jean Staune ! Tout simplement parce que,
au plan de la métaphysique, il n'y a pas de progrès. Ce qui veut dire que les
grands métaphysiciens sont par définition indépassables, alors que n'importe
quel physicien d'il y a cent ans est dépassé par ses collègues d'aujourd'hui.
La science du passé est une science dépassée. Toute grande philosophie est indépassable.
Vous pensez donc que jamais la science ne pourra réfuter une philosophie.
A. C.-S. - En tout cas jamais sur l'essentiel, qui est éthique et métaphysique.
Les grandes philosophies ne seront jamais réfutées par la science : elles restent
vivantes. D'ailleurs, Jean Staune le confirme : il reconnaît lui-même que sa
position est une espèce de platonisme...
J. S. - Mais la science ruine toutes les constructions philosophiques basées
sur l'idée que l'univers a 6 000 ans ou que la Terre est au centre du monde !
Il en est de même selon moi des philosophies se basant sur l'autosuffisance exclusive
de la matière, ce qui remet en cause bien des systèmes présents ou passés.
A. C.-S. - Bien sûr ! Mais je vous répète que je parle de métaphysique et non
pas de cosmologie, que vous vous entêtez à confondre. Que les sciences fassent
évoluer nos conceptions du monde, ce qui est bien clair, cela ne saurait bouleverser
la philosophie en général, laquelle ne saurait se réduire au commentaire des
dernières révolutions scientifiques. De telle sorte, mon cher Jean, qu'au siècle
prochain, votre livre sera parfaitement dépassé, alors que le mien restera d'une
actualité pérenne...
Paru dans le Figaro, éditions du samedi 2 juin 2007
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